« Je pensais que c’était les requins » : pourquoi 99 % d’Internet repose sur des câbles gros comme un tuyau d’arrosage que presque personne ne protège

« Je pensais que c’était les requins. » La réflexion revient souvent quand on évoque les menaces qui pèsent sur les câbles sous-marins, ces fils qui tapissent le fond des océans. L’anecdote n’est pas totalement absurde : depuis les années 1980, des squales mordent certains câbles, au point que Google a fait envelopper une partie de son réseau transpacifique d’un revêtement type kevlar. Mais la vraie menace aujourd’hui n’a ni dents ni nageoires. Elle porte un nom : sabotage géopolitique. Et elle vise une infrastructure sur laquelle repose la quasi-totalité de nos échanges numériques mondiaux.

À retenir

  • Les requins ne sont pas le vrai problème : ce sont les ancres traînées volontairement qui menacent l’infrastructure d’Internet
  • Le nombre de coupures suspectes a explosé depuis 2024, en particulier en mer Baltique et autour de Taïwan
  • Des États commencent à muscler leur réponse, mais une infrastructure aussi critique reste étonnamment peu protégée

Un tuyau d’arrosage qui fait tourner la planète

Le chiffre donne le vertige. Approximativement 99% de tout le trafic de données intercontinental, incluant des milliers de milliards de dollars en transactions financières, des communications militaires et des services cloud mondiaux, transite par environ 500 systèmes de câbles sous-marins actifs. En France, la dépendance est tout aussi totale : 95% des communications téléphoniques et 99% du trafic Internet passent par des câbles sous-marins. Le paradoxe, c’est que ces artères stratégiques sont d’une fragilité déconcertante. Malgré leur importance stratégique immense, ces câbles ne font souvent pas plus épais qu’un tuyau d’arrosage. les réseaux de télécommunication utilisent des câbles plus fins, jusqu’à 4-5 cm de diamètre, composés de fibres optiques recouvertes de couches de polyéthylène, de cuivre et parfois d’une armure en fils d’acier.

Sur les grands fonds, il n’y a même pas d’enfouissement. Dans les grands fonds, où le chalutage de fond n’est pas pratiqué, au-delà de 2000 m de profondeur, les câbles sous-marins sont posés directement sur le plancher océanique ; en eaux plus peu profondes, ils sont enfouis pour une protection supplémentaire. Résultat : un simple accident maritime suffit à couper le fil. Sectionner un câble sous-marin est aisé : il suffit de demander à un navire de pêcheurs de laisser traîner son chalut ou à un cargo de jeter son ancre pour l’arracher. Chaque année, sur la planète, environ 400 câbles sont en service et sillonnent les fonds marins, avec entre 150 et 200 coupures tous les ans. La plupart du temps, rien de suspect là-dedans : le plus souvent, ce sont des accidents, une ancre, un chalut, une tempête.

Quand l’accident devient suspect

Mais depuis deux ou trois ans, le doute s’installe durablement. En 2024, le nombre de coupures malveillantes ou inexpliquées a été multiplié par trois par rapport à 2023. La mer Baltique est devenue le théâtre récurrent de ces incidents : l’Insikt Group a identifié quatre incidents impliquant huit dommages distincts sur des câbles en mer Baltique et cinq incidents impliquant cinq dommages distincts autour de Taïwan en 2024 et 2025. Une partie de ces avaries est directement liée à des navires suspects : au moins cinq de ces neuf incidents ont été attribués à des navires traînant leur ancre, dont quatre bateaux liés à la Russie ou à la Chine opérant de manière suspecte. En 2025 seulement, la flotte fantôme russe a été mise en cause dans six cas.

Face à ces incidents, les autorités restent prudentes sur la qualification exacte des faits. Un service de renseignement finlandais a même nuancé le récit du sabotage systématique : des incidents similaires se sont produits dès les années 2000 sans attirer l’attention des médias, et la propre infrastructure sous-marine russe a été endommagée dans certains cas ; Moscou aurait au contraire intérêt à maintenir des routes maritimes stables en mer Baltique pour ses exportations de pétrole, les dégâts récents étant plutôt attribués à des navires mal entretenus qu’à un sabotage orchestré. Un ancien commandant de sous-marin, aujourd’hui chercheur en sécurité maritime, tempère lui aussi l’alarmisme ambiant : cibler les réseaux de câbles en eaux profondes exige des méthodes bien plus sophistiquées, un État hostile devant d’abord localiser précisément les câbles visés, alors que la majorité des câbles commerciaux récents sont clairement cartographiés mais leur position exacte reste imprécise.

D’autres zones s’ajoutent désormais à la liste des points chauds. En Asie, deux câbles sous-marins reliant Taïwan à l’île de Matsu ont été sectionnés par des navires civils chinois, probablement intentionnellement, à six jours d’intervalle en février 2023. Au Moyen-Orient, la tension monte aussi autour du détroit d’Ormuz, où une demi-douzaine de câbles sous-marins majeurs transportent un énorme volume de trafic Internet mondial pour le e-commerce, le cloud, la banque et les communications. L’Iran a d’ailleurs agité la menace d’une taxation, voire d’un sabotage de ces liaisons.

La riposte s’organise, lentement

Face à cette vulnérabilité devenue enjeu de sécurité nationale, les États et les industriels commencent à muscler leur réponse. Fin mai 2026, un pacte inédit a été signé entre Washington, Londres et Canberra pour protéger ces infrastructures qualifiées d’« artères de la civilisation moderne ». Le Royaume-Uni a même révélé avoir tracké trois sous-marins russes en train d’espionner discrètement des câbles sous-marins dans l’Atlantique Nord, avec un avertissement sans détour adressé à Moscou : « We see your activity over our cables and pipelines » (« Nous voyons votre activité au-dessus de nos câbles et pipelines »).

Du côté européen, l’argent commence à suivre les intentions. Début février 2026, Bruxelles a débloqué une enveloppe de 347 millions d’euros assortie d’une nouvelle boîte à outils dédiée. Concrètement, deux appels de financement d’une valeur de 60 millions d’euros vont soutenir des modules de réparation de câbles, ainsi qu’un appel distinct de 20 millions d’euros pour des équipements de systèmes de câbles SMART, des capteurs intégrés à l’infrastructure pour recueillir des données océaniques et sismiques en temps réel. Sur le terrain technique, la recherche avance aussi vers une détection plus fine des navires suspects grâce à la fibre optique elle-même, utilisée comme capteur acoustique distribué le long du câble.

En Bretagne, où atterrissent trois points d’entrée stratégiques du réseau français, à Penmarc’h, Lannion et Plérin, on cultive une vigilance sans céder à la panique. Un responsable des réseaux internationaux chez Orange résume assez bien l’état d’esprit du secteur : « Ça ne nous empêche pas de dormir, mais on reste attentifs ». Une chose est sûre : la prochaine fois qu’une coupure d’Internet fera les gros titres, il faudra sans doute chercher du côté d’une ancre traînée volontairement plutôt que d’une mâchoire affamée quelque part au fond du Pacifique.

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