Ces monstres de pierre sur nos cathédrales n’ont jamais eu pour but de faire peur : leur vraie fonction est bien plus surprenante

Les créatures monstrueuses qui ornent les façades de nos cathédrales gothiques fascinent depuis des siècles. Avec leurs grimaces terrifiantes, leurs corps hybrides et leurs gueules béantes, elles semblent tout droit sorties d’un cauchemar médiéval. Pourtant, contrairement à ce que leur apparence suggère, ces sculptures n’avaient pas pour vocation première de terroriser les fidèles, mais servaient avant tout à l’écoulement de l’eau et l’éloignement du Mal.

Une innovation technique révolutionnaire du XIIIe siècle

L’apparition des gargouilles répond d’abord à un défi purement pratique. Au début du XIIIe siècle, les architectes français cherchent à améliorer le système d’évacuation des eaux, car jusqu’alors, l’eau de pluie glissait des toits et tombait directement sur la voie publique, sans contrôle. Cette situation créait des problèmes d’humidité et d’infiltrations dans les édifices religieux, menaçant leur stabilité.

Les maîtres d’œuvre développent alors des chéneaux, longs conduits placés sous la toiture qui rassemblent les eaux de pluie pour les diriger vers des points précis. Mais ce système présente un inconvénient majeur : les eaux évacuées coulent le long des murs, provoquant humidité et infiltrations dans les édifices religieux.

C’est alors que naît l’idée géniale : installer au bout des chéneaux des sculptures projetées vers l’avant. Désormais, l’eau ne coulera plus directement contre les murs et on pourra mieux contrôler le flux en multipliant les gargouilles pour que les eaux s’écoulent en multiples endroits, limitant la masse d’eau.

L’étymologie révèle tout

Le nom même de ces créatures trahit leur fonction première. Les gargouilles tiennent leur nom de l’ancien français « gargoule » qui désigne le gosier, avec la même étymologie que « gargariser ». Le mot « goule » a évolué vers « gueule », désignant la bouche de l’animal. Elles sont appelées ainsi en raison du bruit que fait l’eau en coulant à l’intérieur : le gargouillement.

Cette origine linguistique confirme que la gargouille n’est ni plus ni moins qu’un dispositif permettant l’évacuation des eaux de pluie, une gorge prolongée d’une gueule qui conduit un liquide d’un point A à un point B. Les premières apparaissent vers 1220 sur la cathédrale de Laon, peu nombreuses et larges, puis se multiplient au cours du XIIIe siècle pour accroître les voies d’évacuation, devenant plus longues et fines.

Quand la technique rencontre l’art et la spiritualité

Mais pourquoi donner à ces simples gouttières des formes si élaborées et souvent terrifiantes ? Le temps passant, les sculpteurs prennent de plus en plus de soin au travail sur les gargouilles et ces dernières, en plus de leur utilité, deviennent de véritables éléments décoratifs. L’évolution artistique suit la prolifération technique : vers la fin du XIIIe siècle, les gargouilles deviennent plus élaborées, des figures humaines remplacent parfois les modèles d’animaux. Au cours des siècles suivants, elles acquièrent en longueur, en finesse et en férocité, les sculpteurs s’inspirant de plus en plus d’animaux légendaires.

Ces créatures fantastiques ne sont pas le fruit du hasard. Le soin apporté à ces figures vomissantes fait supposer un autre rôle, tout aussi essentiel : un rôle symbolique. Elles seraient les gardiennes du Bien, éloignant les forces du mal en les rejetant en même temps que les eaux sales, l’eau étant un symbole de purification dans le christianisme.

Cette dimension spirituelle s’appuie sur une riche tradition iconographique. Le choix des animaux n’est pas anodin, la littérature chrétienne regorgant de bestiaires associant tel animal à telle qualité. Le lion, par exemple, est un animal puissant et royal, perçu comme protecteur de la sainteté. Ces bêtes de pierre, effrayantes et menaçantes, deviennent au Moyen Âge les sentinelles silencieuses qui veillent sur les remparts des cathédrales, et elles-mêmes repoussantes, éloignent les autres démons des édifices religieux.

Des créatures uniques au service d’un message universel

L’une des caractéristiques les plus fascinantes de ces sculptures réside dans leur diversité. Eugène Viollet-le-Duc souligne qu’il n’y en a pas deux identiques en France, et l’imagination des sculpteurs fascine les spectateurs : il n’existe pas deux gargouilles identiques ! Cette liberté créative s’explique par le fait que contrairement à la représentation des saints qui devait se conformer à des formes imposées, leurs créateurs pouvaient donner libre cours à leur imagination.

Certaines gargouilles témoignent même de l’humour ou de la révolte de leurs créateurs. Une des gargouilles de la cathédrale Notre-Dame de Fribourg représente une figure nue qui montre ses fesses dénudées, d’où l’eau s’écoule. On raconte qu’elle aurait été sculptée par un artisan mécontent de son salaire et du retard de son paiement.

Ces monstres de pierre incarnent finalement un parfait équilibre entre technique et imagination, l’union parfaite de l’ingénierie médiévale et de l’expression artistique. Bien loin d’être de simples éléments décoratifs destinés à effrayer, les gargouilles révèlent le génie des bâtisseurs gothiques qui surent transformer une contrainte technique en chef-d’œuvre artistique et spirituel. Chaque fois que la pluie anime ces créatures fantastiques, c’est tout un système ingénieux de protection du patrimoine qui se met en marche, perpétuant depuis huit siècles sa double mission : préserver la pierre et élever les âmes.

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