Longtemps considéré comme un simple substitut économique aux riches tapisseries, le papier peint s’impose comme l’une des plus belles expressions des arts décoratifs français. Son histoire commence véritablement au milieu du XVIIIe siècle, quand la France, jusqu’alors tributaire de l’Angleterre pour ces revêtements muraux, décide de développer sa propre industrie. Cette émancipation donnera naissance à un âge d’or qui perdure encore aujourd’hui.
Les prémices français face à l’hégémonie anglaise
Jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, l’Angleterre en a le monopole ; c’est à partir de 1760 que la production de papiers peints est attestée en France, comme l’attestent les archives de la Bibliothèque nationale. La transition ne se fait pas sans résistance : ce commerce est sérieusement perturbé en 1755 par la guerre de Sept Ans et plus tard par les guerres napoléoniennes, et par un lourd tribut de droit à l’importation en France.
Cette période de tensions commerciales s’avère paradoxalement bénéfique pour l’industrie française naissante. On remarque qu’en 1514, en France, on évoquait déjà du « papier imprimé de figures coloriées » : elles étaient l’œuvre de dominotiers réunis en une corporation, précurseurs de nos papetiers peintres modernes. Ces artisans utilisaient des rectangles de papier appelés « dominos », imprimés à partir de planches gravées, technique qui influencera durablement l’industrie française.
Jean-Baptiste Réveillon, pionnier de l’excellence française
La figure de Jean-Baptiste Réveillon, qui au départ, vers 1753, importait du papier de Londres. Il sera le premier grand maître du papier peint en France, et lui donnera toutes ses lettres de noblesse. Sa manufacture parisienne révolutionne l’approche décorative en embauchant des designers travaillant dans la soie et la tapisserie pour produire certains des papiers peints les plus subtils et les plus luxueux jamais réalisés.
L’innovation technique accompagne cette révolution esthétique. Son papier peint bleu ciel à fleurs de lys fut utilisé en 1783 sur les premiers ballons des frères Montgolfier, témoignant de la qualité exceptionnelle de ses productions. Mais l’histoire de Réveillon connaît un tournant dramatique : Des milliers d’ouvriers, artisans, chômeurs mettent à sac la manufacture Réveillon le 28 avril 1789, événement qui préfigure les bouleversements révolutionnaires.
Ce sera la Manufacture de Jaquemard et Bénard qui prendra la succession de Réveillon par le rachat des murs de sa manufacture, assurant la continuité de cette excellence française naissante.
L’essor des grandes manufactures du XIXe siècle
Le XIXe siècle marque l’âge d’or du papier peint français. On dénombre rien qu’à Paris une quarantaine de fabriques en 1790. La France est alors le lieu de rayonnement du papier peint de qualité. Cette période voit éclore des manufactures légendaires qui marquent encore l’histoire des arts décoratifs.
Joseph Dufour figure parmi les plus illustres. Né à Tramayes en 1754, d’une famille modeste, Louis-Joseph Dufour apprit son métier à Lyon et commença à travailler dans une manufacture de papier peint dans cette ville. En 1797, il installa sa propre manufacture à Mâcon, rue de la Paroisse. Après le succès du panoramique « les Sauvages de la mer Pacifique » d’après un dessin de Jean-Gabriel Charvet inspiré par le troisième voyage du Capitaine Cook, à l’exposition des Produits de l’Industrie française, à Paris, en 1806, Joseph Dufour s’installe à Paris.
Parallèlement, la manufacture Zuber s’impose comme un pilier de l’industrie alsacienne. Alors que Joseph Dufour et Cie ferme dans les années 1830, Zuber et Cie existe toujours et, avec Cole & Son en Angleterre et l’Atelier d’Offard également situé en France, demeurent parmi les derniers producteurs occidentaux de papiers peints imprimés à la planche (en bois). Cette longévité témoigne de l’excellence de leur savoir-faire traditionnel.
Parmi les entreprises créées au XIXe siècle, on trouve : Desfossé & Karth, Dumas, Gillou, Grantil, Hoock, Leroy, ESSEF, Turquetil… en France, constellation d’ateliers qui fait de Paris et de sa région le cœur battant de l’industrie européenne du papier peint.
L’industrialisation et les mutations du XXe siècle
Le passage au XXe siècle transforme radicalement l’industrie. Depuis le 18e siècle, il a été imprimé en utilisant un processus qui a commencé comme un artisanat mais est devenu industrialisé suite à la mécanisation au 19e siècle. Cette évolution technique bouleverse les méthodes de production : Jusqu’à l’invention du papier continu vers 1830, pour fabriquer un rouleau de papier il fallait assembler bout à bout 24 feuilles de papier, collées par leur bord les unes aux autres.
Le XXe siècle voit l’apogée du papier peint qui s’adapte parfaitement au développement accéléré de l’urbanisation européenne. Cette démocratisation s’accompagne d’innovations artistiques remarquables : Le papier peint a inspiré les artistes en lien avec les arts appliqués tout au long des XIXe et XXe siècles, à commencer par les membres du mouvement Arts and Crafts, mais aussi de l’Art nouveau, l’Union des arts décoratifs, les sociétaires du Wiener Werkstätte, du Deutscher Werkbund, et du Bauhaus.
Les grands maîtres de la peinture s’en emparent également : Il joue un rôle majeur dans les œuvres d’artistes comme Paul Cézanne, Edgar Degas ou encore Henri Matisse, qui en reprennent les motifs dans leurs compositions peintes. Premier collagiste avec Georges Braque, Pablo Picasso ira jusqu’à intégrer du papier peint dans nombre de toiles dont la fameuse Femme à la toilette.
Aujourd’hui, cet héritage se perpétue grâce à des institutions comme la Bibliothèque nationale de France et le Musée du Papier Peint de Rixheim, qui préservent et valorisent trois siècles de créativité française. Des manufactures historiques aux ateliers contemporains, le papier peint français continue d’incarner cette alliance unique entre tradition artisanale et innovation décorative qui fait sa renommée mondiale.