J’ai autorisé le micro à mon appli de shopping juste pour scanner un code-barres : le jour où j’ai vu ce que ma télé envoyait dans la pièce, j’ai tout coupé

Un simple scan de code-barres pour comparer les prix, et voilà le micro du smartphone activé en permanence par une appli de shopping. Ce réflexe, anodin en apparence, ouvre une porte que peu d’utilisateurs pensent à refermer. Et quand on découvre ensuite ce que la télévision du salon envoie elle aussi, en silence, vers les serveurs du fabricant, le vertige devient réel : nos objets du quotidien collectent bien plus qu’on ne l’imagine, souvent avec notre accord signé sans le savoir.

À retenir

  • Votre smartphone partage bien plus que vous ne le pensez dès qu’une appli obtient accès au micro
  • Votre télévision vous observe et vous écoute en permanence via une technologie activée par défaut
  • Des géants comme Samsung, LG et Sony sont poursuivis pour surveillance de masse aux États-Unis

Le micro, une porte grande ouverte dès qu’on l’autorise

Sur un smartphone, autoriser une application à utiliser le microphone n’est pas anodin. Les permissions d’accès mises en œuvre au sein des systèmes d’exploitation des terminaux mobiles sont des dispositifs permettant à l’utilisateur de choisir quelles fonctionnalités et quelles données sont accessibles à chacune de leurs applications, notamment l’accès aux capteurs comme le microphone. Le problème, c’est qu’une fois cette autorisation donnée, elle reste active pour tous les usages de l’application, pas seulement pour celui qui l’a justifiée au départ.

Dès lors qu’on donne l’autorisation à une application d’accéder au micro de notre smartphone et que celle-ci est active, l’enregistrement du son ambiant est techniquement possible, comme l’explique la spécialiste en cybersécurité Corinne Hénin. Un directeur de l’expertise en cybersécurité de la plateforme cybermalveillance.gouv.fr va plus loin : toutes les applications qui utilisent le micro peuvent également générer de la publicité ciblée à partir d’une écoute de mot-clef.

Difficile pourtant de prouver formellement qu’une appli écoute nos conversations pour cibler des pubs. Le hic, c’est que cela est « dur à documenter » car « on rentre dans la boîte noire de ces éditeurs qui, pour se couvrir par rapport à la loi, écrivent dans leurs conditions générales utiliser les données à des fins marketing » sans forcément spécifier comment. Des travaux menés par des chercheurs indépendants nuancent tout de même le mythe de l’écoute permanente : le microphone guette généralement le mot d’activation grâce à une IA locale intégrée à l’appareil, plutôt qu’un enregistrement continu envoyé vers le cloud. Ce qui n’empêche pas certaines applications mal intentionnées de contourner ces garde-fous, d’où l’importance de vérifier régulièrement, dans les réglages du téléphone, quelles applis ont encore accès au micro alors qu’elles n’en ont plus l’utilité.

La télé aussi surveille, et depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit

Le vrai choc arrive souvent avec le téléviseur. Presque tous les modèles récents embarquent une technologie baptisée ACR, pour Automatic Content Recognition. Activée par défaut sur la majorité des TV, l’ACR observe et écoute tout ce qui transite par votre écran en recherchant des « empreintes numériques » cachées dans le signal audio ou vidéo. Et cette surveillance ne se limite pas aux chaînes classiques : l’ACR fonctionne avec n’importe quelle application, service ou format multimédia, puisqu’elle s’applique à tout ce qui s’affiche sur la TV, que ce soit un film sur Netflix, une vidéo lue depuis un NAS ou un disque externe, la reconnaissance étant opérée pour le compte du fabricant.

Concrètement, le mécanisme fonctionne en trois temps : la bibliothèque « regarde » la télévision, catalogue le contenu, puis le fait correspondre avec les données stockées. Résultat, les données de visionnage sont ensuite partagées avec le fabricant du téléviseur, vendues à des annonceurs selon les termes et conditions du fabricant, et utilisées pour envoyer des publicités ciblées. Et comme l’écran est relié au réseau domestique, le traçage ne s’arrête pas à l’appareil : la même publicité que vous avez vue sur votre smart TV peut facilement réapparaître sur votre smartphone.

Le sujet a pris une tournure judiciaire outre-Atlantique. Sony, LG, Hisense et Samsung sont poursuivis par le procureur de l’État du Texas, Ken Paxton, qui les accuse de faire partie d’un « système de surveillance de masse ». Une accusation qui donne du poids à ce que beaucoup soupçonnaient sans oser le vérifier. Sur les modèles Samsung en particulier, le pistage ne se limite d’ailleurs pas à l’ACR : il comprend trois éléments, la technologie ACR (baptisée Viewing Information Services par le fabricant), la publicité sur Internet et les services de reconnaissance vocale.

Comment reprendre la main, appli par appli, réglage par réglage

La bonne nouvelle, c’est que rien de tout cela n’est irréversible. Sur smartphone, il suffit d’aller dans les paramètres de confidentialité pour lister les applications ayant accès au micro et couper celles qui n’en ont pas un besoin justifié. Les permissions peuvent être modifiées dans les paramètres du téléphone à tout moment, et les applications doivent obtenir, le plus souvent, le consentement de l’utilisateur pour collecter des données qui ne sont pas nécessaires à leur fonctionnement, par exemple à des fins de ciblage publicitaire. La CNIL a d’ailleurs muscler son cadre : à partir du printemps 2025, l’autorité a déployé une campagne spécifique de contrôle des applications mobiles pour s’assurer du respect des règles applicables.

Côté télévision, la démarche est un peu plus fastidieuse mais tout aussi accessible. Chez Samsung, il faut se rendre dans les paramètres, puis Support, Termes et politiques, pour désactiver l’option Viewing Information Services, le nom donné par Samsung à la technologie ACR. Chez LG, le suivi publicitaire se trouve dans Paramètres supplémentaires puis Publicité, avec l’option Limiter le suivi publicitaire, tandis que les recommandations de contenu se désactivent dans Paramètres d’accueil en décochant Promotion et Recommandation de contenu. Sony et TCL proposent des chemins similaires, généralement rangés sous un menu Confidentialité ou Publicités.

Un détail mérite d’être connu avant de paniquer complètement : sur les téléphones récents, un point coloré (orange ou vert selon les systèmes) s’affiche en haut de l’écran dès qu’une application sollicite le micro ou l’appareil photo. Un indicateur simple, souvent ignoré, qui permet pourtant de repérer en temps réel les usages abusifs. Reste que la vigilance a ses limites : entre les conditions d’utilisation à rallonge et les permissions accordées machinalement lors de l’installation, la frontière entre commodité et surveillance commerciale devient de plus en plus poreuse, et seule une relecture régulière de ses réglages permet de la redessiner à son avantage.

Laisser un commentaire