L’idée semble tout droit sortie d’un film de science-fiction : transformer votre smartphone en détecteur de radioactivité. Pourtant, des applications Android et iPhone gratuites permettent aujourd’hui de détecter les radiations en utilisant le capteur de la caméra, sans aucun matériel supplémentaire. Cette révolution technologique accessible au grand public suscite à la fois l’enthousiasme et l’inquiétude dans la communauté scientifique.
La technologie derrière le miracle : quand la caméra devient compteur Geiger
Le principe paraît simple mais reste fascinant. Ces applications utilisent le capteur de la caméra pour détecter les radiations, fonctionnant comme un compteur Geiger-Müller. Pour activer cette fonction, il suffit de cacher l’objectif de la caméra avec un papier et du scotch d’électricien, puis de configurer l’application selon le modèle de téléphone.
L’explication scientifique tient dans la nature même des capteurs photographiques modernes. Les rayonnements ionisants, en frappant le capteur CCD ou CMOS, génèrent des signaux parasites que l’appareil photo interprète normalement comme du bruit. Les applications spécialisées détournent cette « faiblesse » technologique pour en faire un atout : elles comptabilisent ces interférences pour estimer le niveau de radiation ambiant.
Certains utilisateurs rapportent des résultats étonnants. Un testeur affirme avoir détecté « réellement les radiations » avec un manchon de lampe au thorium radioactif, obtenant des valeurs constantes de 1,05 µGy/h sur une dizaine de tests. Des chercheurs de l’Institut Helmholtz auraient même testé plusieurs smartphones avec des appareils professionnels de radiation, dans une gamme de 2 µGy/h à 10 Gy/h.
Les limites qui font débat dans la communauté scientifique
Malgré ces témoignages encourageants, la précision de ces applications divise les experts. Certains spécialistes estiment que « c’est vraiment insensible » avec « un facteur d’erreur monstrueux » dû au faible nombre de détections par minute. Un utilisateur professionnel déplore qu’on obtienne « moins d’un coup par minute sur la radioactivité ambiante à Paris » et que « n’importe quel tube Geiger Müller est au bas mot dix fois plus sensible ».
La question de la fiabilité se complique avec les paramètres de calibrage. pendant la configuration, l’utilisateur doit renseigner « la valeur moyenne de rayonnement de fond de sa région« , ce qui ressemble davantage à « une mesure de calibrage à la louche » qu’à une véritable détection. Cette approche soulève des interrogations légitimes sur la capacité réelle de ces outils à mesurer précisément la radioactivité.
Les variations importantes constituent un autre écueil majeur. Les valeurs peuvent « varier considérablement » d’une mesure à l’autre si la prise de mesure ne dure pas « 15 à 20 minutes« . Cette instabilité limite considérablement l’usage pratique de ces applications pour des mesures de précision.
Au-delà du gadget : vers des solutions connectées plus sophistiquées
L’écosystème de la détection mobile ne se limite pas aux applications exploitant les capteurs intégrés. Des compteurs Geiger miniaturisés comme le FTLAB FSG-001 se connectent via la prise jack du smartphone pour 32 euros, offrant une détection des rayons gamma et X de 0,1 à 200 μSv/h avec une erreur inférieure à 30%.
Cette approche hybride présente l’avantage de conserver la portabilité et la connectivité du smartphone tout en bénéficiant d’un capteur dédié plus fiable. La mesure nécessite cependant « au moins 3 minutes de temps de détection pour avoir un résultat », ce qui reste acceptable pour un usage occasionnel.
Les projets plus ambitieux imaginent déjà l’avenir. Le projet RIUM prévoit un détecteur connecté à internet via smartphone pour « collecter les données et les partager librement avec d’autres utilisateurs afin de co-construire des cartographies ». Cette vision d’un réseau citoyen de surveillance radioactive illustre le potentiel transformateur de ces technologies.
Bien que ces applications ne constituent pas « un appareil pour la prise de mesures de précision », elles pourraient servir de « bon système d’alarme en cas de problèmes sérieux ». Cette approche pragmatique reconnaît les limites actuelles tout en valorisant leur potentiel pour la sensibilisation et la détection d’anomalies importantes.
L’émergence de ces outils démocratise l’accès à la mesure radioactive, transformant potentiellement chaque smartphone en sentinelle environnementale. Malgré leurs imperfections, ces applications révèlent notre capacité collective à détourner la technologie grand public vers des usages inattendus. Entre fascination technologique et prudence scientifique, elles ouvrent une fenêtre sur un futur où la surveillance citoyenne de l’environnement pourrait devenir la norme.