Cette sensation déplaisante d’être la cible privilégiée des moustiques chaque été n’est pas une impression. Des chercheurs du Laboratoire de neurogénétique et de comportement de l’Université Rockefeller ont enfin identifié ce qui rend une personne irrésistible pour ces insectes : la présence de certains acides gras sur la peau. Cette découverte majeure met fin à des décennies d’hypothèses et ouvre la voie à de nouveaux répulsifs plus efficaces.
Le mystère des « peaux à moustiques » enfin résolu
Pendant longtemps, les explications populaires foisonnaient : groupe sanguin, « sang sucré », alimentation… Mais contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas le « sang sucré » qui attire les moustiques. Cette notion ne repose sur aucune base scientifique. Les moustiques ne peuvent pas détecter la concentration de sucre dans notre sang.
Dans le cadre d’une étude sur trois ans, des participants ont porté des bas en nylon sur leurs avant-bras pendant six heures par jour pour « imprimer » leur odeur corporelle. Les chercheurs ont ensuite observé le comportement des moustiques Aedes Aegypti vers l’un ou l’autre des nylons. Les résultats furent saisissants : l’un des volontaires, nommé « sujet 33 » était quatre fois plus attirant pour les moustiques que la deuxième personne la plus attirante, et 100 fois plus attirant que le participant le moins attirant.
Cette différence spectaculaire n’était pas due au hasard. Les personnes les plus attirantes pour les moustiques le restaient pendant toute la durée de l’étude. « Certains sujets étaient dans l’étude depuis plusieurs années, et nous avons vu que s’ils étaient un aimant à moustiques, ils restaient un aimant à moustiques », explique Maria Elena De Obaldia. « Beaucoup de choses auraient pu changer à propos du sujet ou de ses comportements au cours de cette période, mais c’est une propriété très stable de la personne. »
Les acides carboxyliques, véritables aimants à moustiques
L’analyse chimique des échantillons a révélé le coupable : ces personnes ont des niveaux d’acides carboxyliques plus élevés sur leur peau. Il s’agit de substances présentes dans le sébum et utilisées par les bactéries de notre peau pour produire une odeur corporelle unique. Pas moins de 50 composés moléculaires présents en grande quantité dans le sébum de ces personnes ont été identifiés, dont les acides carboxyliques.
Ces acides ne sont pas des substances exotiques : tous les êtres humains produisent de l’acide carboxylique à travers le sébum, une couche cireuse, sur leur peau. Le sébum est ensuite mangé par des millions de micro-organismes bénéfiques pour produire plus d’acide carboxylique. Mais la quantité varie considérablement d’une personne à l’autre, créant cette inégalité face aux moustiques.
L’odeur elle-même peut être révélatrice : en grandes quantités, l’acide peut produire une odeur qui sent le fromage ou les pieds malodorants. Heureusement, les bas en nylon utilisés dans l’étude ne sentaient pas vraiment la sueur, ce qui prouve que les moustiques détectent des concentrations imperceptibles pour l’odorat humain.
Le rôle crucial du microbiome cutané
Cette différence d’attractivité s’explique en grande partie par notre écosystème bactérien personnel. La composition du microbiome cutané est unique chez chaque individu. « Tout le monde a un village complètement unique de bactéries vivant sur sa peau ». Les bactéries et les champignons qui se trouvent sur notre peau sont en grande partie déterminés par notre génétique, et comme notre odeur corporelle est une signature qui est en grande partie déterminée par ce microbiome propre à chacun.
Cette découverte confirme également le caractère héréditaire de l’attraction. Des scientifiques anglais ont étudié le phénomène en 2015 et ont observé que les jumeaux identiques ont un potentiel d’attraction similaire, alors que ce n’est pas nécessairement le cas des jumeaux non identiques. Selon cette étude, plus de 65 % des variations du potentiel d’attraction pour les moustiques entre chaque personne seraient dues à notre génétique.
Une étude publiée dans Cell en 2022 suggère même que notre microbiome cutané influence significativement notre attractivité pour ces insectes. Les recherches récentes explorent d’ailleurs des pistes révolutionnaires : des recherches menées aux États-Unis démontrent que certains microbiomes attireraient ces insectes, ce qui explique que certaines personnes sont des « chairs à moustiques » et d’autres non. Pour y remédier, des scientifiques conçoivent actuellement des solutions probiotiques que vous pourrez ingérer ou appliquer sur votre peau dans le but d’en changer le microbiome et de désintéresser les moustiques.
Au-delà de l’odeur : un système de détection sophistiqué
Les moustiques ne se contentent pas d’une seule source d’information. Les chercheurs ont vérifié que les moustiques de l’espèce Aedes aegypti sont attirés par diverses combinaisons de stimuli : le CO2, l’odeur corporelle humaine et une source chauffée à 34 °C, la température moyenne de la peau humaine. Aucun de ces stimuli n’attire à lui seul les moustiques. Cependant, le CO2 et l’odeur corporelle réunis attirent les moustiques ; avec le rayonnement infrarouge toutefois, l’attraction des moustiques est doublée.
Cette sophistication explique pourquoi certains facteurs secondaires influencent l’attraction. Les femmes enceintes représentent une catégorie particulièrement ciblée. Selon une étude publiée dans le British Medical Journal en 2000, elles produisent 21 % plus de CO2 qu’une personne moyenne. Cette augmentation s’explique par les changements métaboliques liés à la grossesse. De même, les plus sportifs ont plus de chances de se faire piquer. En effet, les moustiques sont attirés par l’odeur de la sueur, et plus particulièrement par certaines substances qui la composent, à savoir l’acide lactique, l’acide urique ou encore l’ammoniaque. Par ailleurs, les moustiques sont également attirés par la chaleur du corps, qui augmente avec l’effort.
Même les détails vestimentaires comptent : les couleurs sombres absorbent davantage la chaleur et rendent plus visible aux moustiques. Les vêtements clairs peuvent donc contribuer à réduire l’attractivité.
Cette compréhension approfondie du comportement des moustiques permet aujourd’hui d’envisager des stratégies de protection plus ciblées et efficaces. Les « aimants à moustiques » ne sont plus condamnés à subir : la science leur offre enfin des explications concrètes et des perspectives d’amélioration basées sur la manipulation contrôlée de leur signature olfactive naturelle.