« L’aventure c’est l’aventure » : ce film de 1972 boudé par la critique est devenu culte sans que personne ne sache pourquoi

Il y a des films qui défient toute logique cinématographique. « L’Aventure c’est l’aventure » fait partie de ces œuvres françaises qui ont gagné avec le temps leur statut de « film culte », malgré une réception critique calamiteuse lors de sa sortie. En mai 1972, quand Claude Lelouch présente cette comédie aux aventures rocambolesques de cinq truands sympathiques, la presse spécialisée l’assassine. Pourtant, plus de cinquante ans après, le film continue de fasciner et de faire rire les nouvelles générations. Comment expliquer ce paradoxe ?

Une œuvre assassinée par la critique mais plébiscitée par le public

L’accueil critique de « L’Aventure c’est l’aventure » fut d’une rare violence. La revue Positif n’y va pas par quatre chemins : « La nullité de L’Aventure c’est l’aventure n’est ni révoltante, ni haïssable. Elle est neutre, terne, enlisée au niveau de ce grand public à qui l’on s’adresse. » Les reproches pleuvent : certains évoquent une intrigue « mal ficelée », un montage « désastreux », et accusent la caméra de Claude Lelouch d’être « d’une paresse absolue ».

Paradoxalement, le public ne suit pas du tout ce verdict impitoyable. Avec 3,8 millions d’entrées enregistrées en France en 1972, le film se place juste derrière « Un Homme et une femme » et devient l’un des plus gros succès publics de Claude Lelouch. L’œuvre a même le mérite d’ouvrir le Festival de Cannes en 1972 et avoisine les quatre millions de spectateurs. Cette fracture entre critique et public interroge d’autant plus qu’elle perdure dans le temps.

Plus étonnant encore, Télérama remet en doute le culte voué à ce film près de quarante ans après sa sortie : « C’est le genre de film dont on gardait un souvenir amusé. À le revoir, on déchante un peu. Le rythme est inégal, la faute à un scénario décousu qu’on soupçonne d’avoir été partiellement improvisé », écrit le magazine en 2010. Pourtant, les rediffusions télévisées continuent de rassembler des millions de spectateurs, et les nouvelles générations découvrent le film avec un plaisir non feint.

L’alchimie magique de cinq copains en vadrouille

Si « L’Aventure c’est l’aventure » résiste au temps, c’est sans doute grâce à son casting exceptionnel et à l’atmosphère unique qui s’en dégage. Le film est « un des films les plus libres et décontractés de l’Histoire du cinéma et c’est, sans aucun doute, pour cela qu’il est devenu culte avec les années ». Lino Ventura, Jacques Brel, Charles Denner, Aldo Maccione et Charles Gérard forment une bande de truands attachants qui semblent prendre un plaisir évident à jouer ensemble.

Ce « véritable film de potes en vacances » est « certainement l’un des films les plus jouissifs, populaires et les plus cultes de Claude Lelouch ». L’authenticité des relations transparaît à l’écran, renforcée par le fait que les acteurs ont conservé leur prénom, ce qui « renforce leur capital sympathie et efface un peu la frontière entre l’imaginaire et le réel ».

Le tournage lui-même ressemble à une aventure entre amis. Claude Lelouch lui-même le reconnaît : « J’ai tourné ce long-métrage comme un cinéaste amateur qui filmerait ses copains en train de déconner. » Cette spontanéité se ressent dans chaque scène, notamment dans les séquences d’improvisation devenues mythiques, comme la fameuse démarche « claaaasse » d’Aldo Maccione sur la plage.

Un miroir déformant des années 70 qui continue de résonner

Au-delà de son aspect divertissant, le film capture l’esprit d’une époque de façon unique. En tournant cette œuvre, « Claude Lelouch voulait tourner en dérision la société des années 1970, politisées à l’extrême au point d’en être confuses, où chacun se devait d’avoir sa couleur politique et son parti. Et c’est de cette situation dont vont profiter une équipe de sympathiques gangsters ».

L’intrigue suit cinq malfrats qui constatent que leurs méthodes traditionnelles ne fonctionnent plus dans le monde moderne post-Mai 68. « En Paris en 1972, un groupe de cinq criminels de carrière réalise que les récompenses de leur mode de vie traditionnel diminuent dans le monde moderne. Lino, par exemple, découvre que ses prostituées veulent être des entrepreneurs indépendants reconnus par l’État. Jacques accepte que ses braquages de banques rapportent un faible rendement net pour des risques élevés. Après de nombreuses discussions, les cinq se tournent vers les enlèvements de célébrités. Leur première cible est le chanteur Johnny Hallyday, qui est ravi de la publicité et leur écrit lui-même un énorme chèque de rançon ».

Cette satire grinçante de la société française des années 70, avec ses révolutionnaires de salon et ses idéologues de tout poil, garde une résonance particulière. Même si « L’aventure c’est l’aventure est un film foutraque, mal-écrit, mal-tourné et mal-monté », il reste « pour qui se souvient des Trente glorieuses, extraordinairement drôle ».

Le mystère d’un succès qui traverse les générations

Alors, comment expliquer que ce film « mal ficelé » selon ses détracteurs soit devenu un classique ? La réponse réside peut-être dans cette capacité unique à transcender ses propres défauts par la pure énergie communicative de ses interprètes. « Le film n’est jamais meilleur que lorsque le scénario passe à l’arrière-plan – et c’est très fréquent ! – pour céder la place à de longues séquences d’impro où les comédiens extraordinairement à l’aise » donnent le meilleur d’eux-mêmes.

L’œuvre fonctionne comme un instantané d’une époque révolue, celle où l’on pouvait encore « faire des films sur pratiquement rien et captiver le public sur des petits bonheurs passagers ». Cette nostalgie d’un cinéma français plus insouciant et moins formaté explique sans doute en partie pourquoi « L’Aventure c’est l’aventure » continue de séduire.

Finalement, ce film illustre parfaitement que le cinéma ne se résume pas à la technique ou à la perfection narrative. Parfois, il suffit de cinq acteurs complices, d’un réalisateur qui laisse faire, et d’une bonne dose d’improvisation pour créer quelque chose d’inoubliable. Comme l’indique le pré-générique du film : « Jouissez de la vie ; il est beaucoup plus tard que vous ne le pensez. » Une philosophie de vie qui, cinquante ans après, n’a pas pris une ride.

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