Dans une plaine du nord des Pays-Bas, un réseau d’antennes enregistre depuis des mois un bruit 32 fois plus intense qu’avant : il ne vient d’aucune étoile

Depuis l’été 2024, les antennes du radiotélescope LOFAR, plantées dans les plaines du nord des Pays-Bas, captent un vacarme radio d’une intensité inédite. La source n’est ni une étoile, ni un pulsar, ni un trou noir : ce sont les satellites Starlink de deuxième génération de SpaceX, dont les émissions radio parasites se sont révélées jusqu’à 32 fois plus brillantes que celles des satellites de la génération précédente, au point de menacer la capacité même des télescopes à observer l’univers profond.

LOFAR (Low Frequency Array) n’est pas une antenne isolée mais un réseau géant. Il s’agit d’un réseau de télescopes avec des stations disséminées à travers l’Europe et un cœur dense dans le nord des Pays-Bas. C’est justement ce noyau central, une soixantaine de stations regroupées dans la province de Drenthe, qui a servi de laboratoire pour traquer ce bruit venu du ciel. Les chercheurs de l’institut néerlandais de radioastronomie ASTRON, qui gère l’installation, ont profité de deux campagnes d’observation menées en juillet 2024 pour comparer les émissions des anciens et des nouveaux satellites Starlink.

À retenir

  • Un réseau d’antennes détecte depuis des mois un bruit radio d’une intensité jamais enregistrée auparavant
  • Les satellites responsables émettent des signaux jusqu’à 10 millions de fois plus brillants que les objets célestes observés
  • Aucune réglementation n’encadre actuellement la pollution radio venue de l’orbite basse

Un bruit dix millions de fois plus fort que les objets étudiés

Le chiffre qui frappe, ce 32, ne dit pas tout. Pour mesurer l’ampleur du problème, il faut le comparer à ce que LOFAR cherche habituellement à détecter : des signaux d’une faiblesse extrême, vestiges de phénomènes cosmiques vieux de plusieurs milliards d’années. Or selon le chercheur principal de l’étude Cees Bassa, ces satellites sont environ dix millions de fois plus brillants en ondes radio que n’importe quel objet faible que LOFAR pourrait localiser, une différence comparable à celle entre les étoiles les plus faibles visibles à l’œil nu et la clarté de la pleine Lune. un satellite qui traverse le champ de vision du télescope agit un peu comme un projecteur de stade allumé en pleine nuit dans un observatoire réglé pour percevoir la lueur d’une bougie à des kilomètres.

Le plus troublant, c’est que cette pollution n’a rien d’intentionnel. La fuite radio se situe à des fréquences bien plus basses que les bandes utilisées par les satellites Starlink pour fournir internet aux clients et communiquer avec les contrôleurs au sol, ce qui a conduit l’équipe de LOFAR à conclure qu’il s’agit d’un phénomène involontaire. L’origine technique reste d’ailleurs floue : l’étude de Curtin note que le composant précis du satellite responsable de cette émission non intentionnelle est actuellement inconnu, bien qu’on pense qu’elle provienne de systèmes électroniques comme la propulsion ou l’avionique. En clair, les circuits électroniques embarqués se comporteraient, sans le vouloir, comme de minuscules antennes qui fuient dans des bandes de fréquences protégées.

Pourquoi la nouvelle génération de satellites aggrave tout

Le passage à la version V2-mini de Starlink n’a rien d’anecdotique pour les astronomes. Selon Cees Bassa, chercheur à ASTRON et auteur principal de l’étude, les observations montrent que les satellites Starlink de seconde génération émettent des signaux plus puissants et sur une gamme de fréquences plus large que ceux de la première génération. Ce n’est donc pas seulement une question d’intensité : le spectre affecté s’élargit lui aussi, grignotant progressivement les créneaux radio que la radioastronomie considérait jusque-là comme relativement épargnés.

Le rythme de déploiement n’aide pas. SpaceX a commencé à lancer la génération V2-mini de satellites début 2023, dans le cadre de sa constellation Starlink qui offre un accès internet haut débit à travers le globe. Et la cadence ne faiblit pas : la menace s’aggrave avec le lancement par Starlink de 40 satellites V2 mini par semaine, et le développement de nombreuses autres constellations de satellites en orbite basse. Chaque semaine ajoute donc son lot de nouvelles sources de bruit radio, dans un ciel déjà saturé.

La directrice de l’institut néerlandais de radioastronomie a mis des mots clairs sur cette dérive. Jessica Dempsey souligne que cette pollution satellite interfère directement avec les mesures d’objets lointains, un constat d’autant plus préoccupant que le vide juridique persiste : les antennes radio de LOFAR sont entourées de zones de silence radio qui restreignent l’usage d’appareils émettant des ondes basse fréquence entre 10 et 240 MHz, mais le bruit venu du ciel n’est actuellement soumis à aucune réglementation. Autant dire qu’on protège soigneusement le sol tout en laissant le ciel ouvert à tous les vents électromagnétiques.

Un problème qui dépasse largement les Pays-Bas

Ce constat inquiète au-delà du site néerlandais, car un instrument encore plus sensible se prépare ailleurs. Le Square Kilometer Array Observatory (SKAO), le radiotélescope le plus grand et le plus sensible du monde, actuellement en construction en Australie et en Afrique du Sud, souffrirait particulièrement de cette pollution radio Starlink, notamment sa partie australienne dédiée aux basses fréquences, qui aura huit fois la sensibilité de LOFAR. Plus un télescope est sensible, plus il devient vulnérable à ce genre de brouillage, un paradoxe qui inquiète toute une communauté scientifique construite sur des décennies d’efforts pour affiner la précision de ses instruments.

Le contraste avec la gestion de la pollution lumineuse est frappant. SpaceX a multiplié les efforts visibles pour réduire la brillance optique de ses satellites, avec des pare-soleil et des matériaux qui dispersent la lumière. Mais sur le volet radio, les résultats des études LOFAR suggèrent que les accords volontaires existants ont eu peu d’impact sur le problème des émissions non intentionnelles, ce qui interroge sur l’efficacité de telles mesures. Une chose reste certaine : avec des dizaines de milliers de satellites supplémentaires prévus dans les années à venir, ce bruit venu de l’orbite basse n’a pas fini de compliquer la tâche de ceux qui scrutent les confins du cosmos depuis les plaines tranquilles de Drenthe.

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