Brian Eno n’avait jamais touché un ordinateur sous Windows quand Microsoft lui a demandé de composer le son le plus entendu de l’histoire de l’informatique. Dans une interview radiophonique retrouvée, accordée à la BBC en 2009, Eno a révélé qu’il avait composé la musique de démarrage de Windows 95 sur un ordinateur Apple Macintosh. Une révélation savoureuse, presque un pied de nez, tant le son en question est devenu synonyme de l’univers Microsoft pendant des décennies.
À retenir
- Un compositeur de musique ambient déteste les PC mais compose leur son le plus célèbre
- Microsoft lui demande 150 adjectifs en 3,25 secondes, il en livre 6 secondes en 81 versions
- La Bibliothèque du Congrès consacre ce bruitage au patrimoine sonore national en 2025
Un brief à 150 adjectifs pour 3,25 secondes de musique
Tout commence en 1994. Les designers de Microsoft Mark Malamud et Erik Gavriluk contactent le compositeur Brian Eno pour ce projet. Le musicien britannique n’est pas n’importe qui : il est déjà connu pour des albums comme Ambient 1: Music for Airports en 1978 et Apollo: Atmospheres and Soundtracks en 1983. Autant dire une pointure de la musique ambient, habituée aux compositions qui s’étirent sur de longues minutes, voire des heures.
Le problème, c’est que Microsoft demande tout l’inverse. « The thing from the agency said, ‘We want a piece of music that is inspiring, universal, blah-blah, da-da-da, optimistic, futuristic, sentimental, emotional,’ this whole list of adjectives », a raconté Eno dans une interview de 1996, avant de préciser : « And then at the bottom it said: ‘And it must be 3.25 seconds long.’ » Un cahier des charges absurde sur le papier : des dizaines de qualificatifs contradictoires à faire tenir dans un format plus court qu’un éternuement. Certaines sources évoquent même une liste allant jusqu’à 150 adjectifs, mêlant des mots comme « inspirant », « sexy » ou « nostalgique ».
Eno relève le défi avec une méthode presque scientifique. Il a créé 81 versions différentes du son de démarrage avant de choisir la version finale, certaines sources parlant même de 84 esquisses. Le résultat final dépasse d’ailleurs largement la contrainte initiale : habitué à ses épopées ambient qui s’étirent, il a fini par livrer un morceau presque deux fois plus long que prévu. Le fameux chime dure finalement environ six secondes, et non 3,25. Microsoft n’y a visiblement rien trouvé à redire.
Pourquoi composer sur un Mac, justement
Voilà le détail qui fait sourire les geeks depuis quinze ans. Interrogé directement sur la question par un journaliste de la BBC, la réponse d’Eno ne laisse aucune place au doute. Quand l’intervieweur lui a demandé s’il avait écrit la musique de Windows 95 sur un PC, Eno a répondu : « No I wrote it on a Mac. I’ve never used a PC in my life; I don’t like them. » Une phrase devenue culte dans les cercles tech, tant elle résume à elle seule l’ironie de la situation : le son qui a accompagné le démarrage de centaines de millions de PC dans le monde est né sur la machine du concurrent historique de Microsoft.
Ce choix n’était pas un caprice de star capricieuse. À l’époque, Eno traverse une période de doute créatif sur ses propres projets. Il a lui-même expliqué que l’idée d’un problème technique aussi précis, avec des contraintes aussi strictes, lui avait paru presque libératrice après des mois passés à tourner en rond sur sa propre musique. Le Mac, avec ses outils de composition assistée par ordinateur déjà bien installés dans le milieu musical au début des années 1990, était tout simplement l’environnement qu’il maîtrisait. Rien d’idéologique, donc, mais un choix pratique qui a fini par devenir une anecdote irrésistible.
Une consécration inattendue au Congrès américain
Ce petit bout de musique de six secondes a connu une seconde vie récente. La Bibliothèque du Congrès américaine a annoncé en 2025 ses 25 sélections pour rejoindre son National Recording Registry, et parmi les inductions figure l’un des sons les plus emblématiques de l’histoire numérique : le « Reboot Chime » de Windows 95. Une reconnaissance officielle qui place ce jingle informatique aux côtés d’œuvres bien plus attendues dans ce genre de palmarès. Des albums de Miles Davis, Tracy Chapman et Amy Winehouse figurent également dans cette promotion.
La justification de la Bibliothèque du Congrès insiste sur la portée culturelle du son plutôt que sur sa seule qualité musicale. Le chime de démarrage de six secondes devait transmettre un sentiment de « bienvenue, d’espoir et de progrès » à une époque où beaucoup de gens s’habituaient tout juste aux ordinateurs personnels, selon un communiqué de la Bibliothèque du Congrès. Cette entrée au patrimoine sonore national n’a pas fait l’unanimité : certains commentateurs jugent la démarche disproportionnée pour un simple bruitage logiciel, quand d’autres y voient au contraire le symbole d’une bascule historique, celle où l’ordinateur personnel est devenu un objet du quotidien pour des millions de foyers américains.
Un détail amusant achève de rendre cette histoire irrésistible : Microsoft n’a jamais réutilisé les services d’Eno pour les versions suivantes de son système d’exploitation. Windows 98, puis toutes les moutures ultérieures, sont reparties sur d’autres partitions, souvent produites en interne. Le chime signé Eno reste ainsi une parenthèse unique dans l’histoire de Windows, celle d’un musicien qui détestait les PC mais qui leur a offert, sans le vouloir vraiment, l’une des identités sonores les plus reconnaissables de toute l’histoire de la tech.
Sources : youtube.com | popsci.com