« Je pensais que mon robot aspirateur ne faisait que cartographier les pièces » : pourquoi 15 images prises chez des testeurs se sont retrouvées sur Facebook

Une femme assise sur des toilettes, short baissé. Un enfant de huit ou neuf ans photographié dans son propre salon. Ces images, capturées au ras du sol par un robot aspirateur, ont fini par circuler sur des groupes Facebook et Discord fermés, révélant l’un des scandales de vie privée les plus troublants de l’univers des objets connectés domestiques. L’affaire, révélée par une enquête du MIT Technology Review publiée début 2023, concerne la marque iRobot et son célèbre Roomba, et continue de résonner comme un avertissement pour quiconque laisse un appareil autonome se balader chez lui.

À retenir

  • Des photos prises par des caméras Roomba au ras du sol ont fui sur les réseaux sociaux — mais pas à cause d’un piratage
  • iRobot a partagé plus de deux millions d’images avec des sous-traitants à travers le monde pour entraîner l’IA
  • Les testeurs ignoraient réellement où finiraient leurs données domestiques et n’ont appris la fuite que des mois après

Quinze photos, deux ans de collecte, un fossé de consentement

Tout commence en décembre 2019, quand un certain Greg, ingénieur habitué depuis des années à tester des produits en avant-première, déballe un Roomba de série J préproduction. Il pense savoir dans quoi il s’engage : laisser la version test de l’appareil d’iRobot circuler dans sa maison, permettre la collecte de toutes sortes de données pour améliorer son intelligence artificielle, et donner son retour d’expérience à l’entreprise. Beta-testeur de produits depuis une dizaine d’années en parallèle de son métier d’ingénieur logiciel, il estime avoir testé plus de cinquante produits différents, des baskets aux caméras connectées.

Ce que Greg ignore, en revanche, c’est ce qui va se passer une fois ses données sorties de sa maison. iRobot allait partager les données des utilisateurs de test dans une chaîne d’approvisionnement de données mondiale tentaculaire, où tout ce qui était capturé par les caméras frontales des appareils pouvait être vu, et peut-être annoté, par des sous-traitants mal payés en dehors des États-Unis. Ces images, prises entre 2019 et 2022 par des Roomba de développement équipés de caméras destinées à la reconnaissance d’objets, servaient en théorie à un seul objectif : entraîner l’appareil à reconnaître un câble qui traîne, une chaussette oubliée ou les contours d’une pièce.

De l’étiquetage de données à la fuite sur Facebook

Le mécanisme technique derrière l’affaire est presque banal dans l’industrie de l’intelligence artificielle. Faire circuler ces images au ras du sol est la seule façon d’apprendre à l’IA à reconnaître son environnement, et face aux montagnes de données à traiter, iRobot avait recours à une société tierce, Scale AI, qui fait elle-même appel à des sous-traitants dans le monde entier. Le chiffre donne le vertige : iRobot a déclaré au MIT avoir partagé à ses sous-traitants plus de deux millions de clichés pris par le Roomba.

Le problème n’est donc pas venu d’un piratage ou d’une faille de sécurité informatique classique. Des travailleurs vénézuéliens, sous contrat pour étiqueter ces données, ont publié une partie de ces photos issues de groupes privés sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Discord, la fuite provenant d’un maillon faible dans la chaîne de sous-traitance de la marque plutôt que d’une faille de sécurité. Ces travailleurs ne semblaient d’ailleurs pas avoir de mauvaises intentions : ils avaient créé ces groupes pour échanger des conseils sur l’étiquetage de photos particulières. Un détail presque absurde : la fuite venait de personnes essayant simplement de mieux faire leur travail, en partageant des exemples pour s’entraider entre collègues éloignés.

Le lot repéré par les journalistes du MIT était précis : une quinzaine de clichés, de mauvaise qualité et très granuleux, consultés sur des groupes de réseaux sociaux pourtant fermés. Parmi eux, l’image la plus commentée à l’époque montrait une femme sur les toilettes, mais aussi celle d’un mineur, ce qui a alourdi la portée du scandale.

La défense d’iRobot, entre déni et excuses tardives

Face à l’ampleur de la révélation, la réaction de l’entreprise a oscillé entre prise de responsabilité et minimisation. Le PDG de l’époque, Colin Angle, a réagi directement : « iRobot a mis fin à sa relation avec le fournisseur de services qui a divulgué les images, mène une enquête active sur cette affaire et prend des mesures pour aider à prévenir une fuite similaire par tout fournisseur de services à l’avenir ». Sur le fond du consentement en revanche, la position de l’entreprise a été jugée plus glissante par les testeurs concernés. iRobot maintenait avoir obtenu l’accord nécessaire pour collecter ce type de données à l’intérieur des foyers, mais plusieurs participants affirmaient le contraire, estimant ne pas avoir mesuré ce que signifiait réellement ce partage de données à l’échelle mondiale.

Le témoignage de Greg résume bien ce sentiment de trahison. Pour lui, iRobot a « échoué de manière spectaculaire » dans son traitement de la communauté des testeurs, notamment par son silence sur la faille de confidentialité. De son côté, l’entreprise a assuré avoir prévenu les personnes concernées : iRobot affirme avoir notifié les individus dont les photos apparaissaient dans le lot des 15 images. Un geste qui, pour beaucoup, arrivait bien trop tard, l’image étant déjà en ligne depuis des mois avant que l’enquête journalistique ne mette la lumière sur l’affaire.

Une histoire qui dépasse le seul cas Roomba

Ce scandale a pris une dimension particulière parce qu’il coïncidait avec un autre dossier brûlant : le rachat annoncé d’iRobot par Amazon. La fuite d’images a d’ailleurs nourri les inquiétudes des régulateurs sur la collecte massive de données domestiques par des objets connectés couplés à un écosystème comme Alexa ou Ring. On connaît la suite : ce rachat de 1,4 milliard de dollars a finalement été abandonné en janvier 2024, faute d’accord avec les autorités européennes de la concurrence, un épisode qui a précipité l’entreprise dans de graves difficultés financières, jusqu’à un dépôt de bilan et un rachat par le fabricant chinois Picea Robotics.

Au-delà du cas iRobot, cette affaire illustre une réalité peu connue du grand public : la plupart des robots aspirateurs haut de gamme équipés de caméras envoient une partie de leurs données à des sous-traitants humains pour affiner leurs algorithmes de reconnaissance visuelle, une étape presque incontournable du développement de l’intelligence artificielle embarquée. Avant d’accepter de tester en avant-première un objet connecté destiné à circuler dans votre intimité, mieux vaut donc lire attentivement les conditions d’utilisation, en particulier les clauses sur le partage de données avec des tiers, et se poser une question simple : qui, exactement, pourrait un jour regarder ce que capte l’appareil ?

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