Tout le monde scanne des codes-barres sans y penser : ce paquet de chewing-gum passé en caisse le 26 juin 1974 a fini dans un musée national

Un paquet de chewing-gums Wrigley’s Juicy Fruit, banal en apparence, a changé la façon dont le monde entier fait ses courses. C’est ce modeste article qui a inauguré, le 26 juin 1974 dans un supermarché de l’Ohio, l’ère du code-barres tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cinquante ans plus tard, cette scène de caisse anodine reste racontée comme un moment fondateur de l’histoire du commerce, et l’objet lui-même est associé au Smithsonian, le prestigieux Musée national d’histoire américaine à Washington.

À retenir

  • Pourquoi les chercheurs ont-ils choisi un chewing-gum plutôt qu’une boîte de conserve pour cette démonstration historique ?
  • Comment une idée esquissée dans le sable d’une plage en 1949 a-t-elle finalement révolutionné le commerce ?
  • Que s’est-il vraiment passé ce matin-là en Ohio, et où se trouve vraiment le paquet original ?

Une scène de caisse pas si ordinaire

Il est 8h01 précises, ce mercredi 26 juin 1974, quand tout bascule dans le supermarché Marsh de Troy, une petite ville de l’Ohio. Clyde Dawson, responsable de la recherche et du développement chez Marsh Supermarkets, scanne cérémonieusement le premier produit d’épicerie avec un code UPC, un paquet de chewing-gum Wrigley’s, prouvant que les codes-barres pouvaient fonctionner même sur les plus petits articles. Face à lui, la caissière Sharon Buchanan, qui selon le New York Times n’avait aucune idée de ce qui se passait ce jour-là. Et pour cause : le personnel du supermarché et une équipe de National Cash Register avaient passé la nuit précédente à apposer des codes-barres sur les articles et à installer le système de scan, sans prévenir les employés du matin.

Ce lieu n’avait rien d’un hasard. Ce magasin avait été choisi car il était proche de Dayton, siège de NCR (National Cash Register Co.), qui avait conçu les scanners. Techniquement, l’appareil utilisé faisait appel à une technologie encore balbutiante pour l’époque : un laser hélium-néon projetait un faisceau sur un miroir rotatif, puis à travers une plaque de verre, la lumière réfléchie par le code sur l’emballage était détectée par une photodiode. Spectra Physics et NCR avaient développé conjointement ce système, fournissant respectivement le scanner laser et la caisse enregistreuse informatisée.

Vingt-cinq ans de recherche pour un simple trait noir et blanc

Ce qui s’est joué ce matin-là dans l’Ohio est en réalité l’aboutissement d’une aventure scientifique démarrée bien plus tôt. Tout commence en 1948, quand le président d’une chaîne d’épiceries de Philadelphie cherche désespérément une innovation capable d’accélérer le passage en caisse et sollicite l’aide d’un institut technologique. L’idée séduit un étudiant diplômé du nom de Bernard Silver, qui embarque son collègue Norman Woodland dans l’aventure.

La légende veut que la solution soit née sur une plage. Woodland aurait dessiné dans le sable de Miami Beach, en 1949, un motif de lignes épaisses et fines disposées en cercles concentriques, lisible par un scanner sous n’importe quel angle, en s’inspirant du code Morse. Problème : ce design circulaire s’avère peu fiable, car il a tendance à se maculer en sortant de l’imprimante. C’est finalement une soumission de dernière minute d’un ingénieur d’IBM, George Laurer, qui remporte la mise avec un rectangle plutôt qu’une cible, plus facile à imprimer avec précision, combinant des barres verticales et douze chiffres. Ce dessin deviendra l’Universal Product Code, l’UPC, encore utilisé aujourd’hui.

Pourquoi un chewing-gum et pas une boîte de conserve

Le choix du chewing-gum n’avait rien d’improvisé. Ce n’était pas un hasard si le chewing-gum Wrigley’s Juicy Fruit fut l’article choisi pour marquer cette nouvelle ère : Dawson voulait rendre hommage à la marque qui avait aidé à développer et imprimer les codes-barres scannables, et il souhaitait dissiper les doutes en scannant un objet que beaucoup jugeaient trop petit pour porter un code lisible. Imprimer un motif aussi précis sur un emballage minuscule représentait un défi technique réel : la moindre bavure rendait le tout illisible pour le laser.

L’essai s’était d’ailleurs joué avant Troy. Toute cette mise au point technique, impliquant plusieurs entreprises mandatées par RCA, avait mené à un premier test grandeur nature dans un magasin Kroger de Cincinnati dès juillet 1972, où les ventes s’étaient révélées nettement supérieures à celles des autres magasins Kroger. Mais convaincre toute une industrie, avec ses milliers de fournisseurs et ses habitudes bien ancrées, prenait du temps. Troy et son paquet de Juicy Fruit furent la démonstration grandeur nature qui allait faire basculer la profession.

Un objet devenu ubiquitaire, un musée qui garde la mémoire

Depuis, le petit rectangle de barres noires et blanches s’est infiltré partout. On le retrouve sur les étiquettes de supermarché bien sûr, mais aussi sur les bagages, le courrier, et même le matériel spatial de la NASA. En France comme ailleurs, chaque produit reçoit un identifiant unique délivré par l’organisation mondiale GS1, qui attribue à chaque entreprise qui en fait la demande un code unique traduit ensuite en code-barres, moyennant une cotisation annuelle. Un système d’une simplicité redoutable, qui a permis aux distributeurs de suivre en temps réel leurs stocks et leurs ventes, là où auparavant chaque prix devait être collé et tapé à la main sur chaque article.

Reste une petite ironie que peu de sources rappellent. Le paquet de gomme lui-même, celui qui est passé en caisse ce matin de juin 1974, n’a probablement jamais atterri dans une vitrine du Smithsonian. Le magazine du musée a lui-même précisé, dans une note de rectification, que le Smithsonian n’a en réalité jamais collecté le paquet original de chewing-gum Wrigley’s ; un fac-similé a un temps été exposé pour raconter l’histoire du scanner UPC. Selon certaines versions, l’authentique 50-pack de Juicy Fruit serait en fait reparti chez lui, dans les affaires de Clyde Dawson. Une nuance amusante pour un objet devenu, malgré tout, une véritable légende du commerce mondial.

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