Trois frelons asiatiques immobiles à quelques centimètres de la planche d’envol, sans jamais forcer l’entrée : ce n’est pas de la curiosité, c’est une chasse à l’affût. Ces guêpes n’ont pas besoin de pénétrer dans la ruche pour la vider de sa substance. Le frelon asiatique a développé une technique de prédation particulièrement efficace face aux abeilles domestiques européennes : le vol stationnaire devant les entrées de ruches, en se postant à proximité immédiate du trou de vol pour guetter les butineuses à leur retour, les capturer au vol, les décapiter et emporter le thorax riche en protéines pour nourrir ses larves. À l’ouverture d’automne, ce que l’apiculteur découvre n’est pas une ruche pillée au sens classique, mais une colonie exsangue, incapable d’avoir fait ses provisions pour l’hiver.
À retenir
- Pourquoi trois frelons immobiles représentent une menace plus grave qu’une attaque directe
- Ce mécanisme invisible qui vide les réserves d’une ruche de l’intérieur
- Pourquoi l’automne est le moment critique où tout bascule pour la colonie
Le vol stationnaire, une arme plus redoutable qu’une intrusion
Contrairement à une idée reçue, le frelon n’a pas besoin de forcer l’entrée pour ruiner une colonie. Le frelon asiatique a une méthode de prédation plus offensive que le frelon européen : il effectue des vols stationnaires, semblables à un hélicoptère, devant les ruches et attrape les butineuses rentrant de vol, les coince entre ses pattes et les tue à coup de mandibules derrière la tête. Il se pose ensuite non loin pour découper la proie et ne conserver que la partie qui l’intéresse vraiment. Il se pose ensuite sur une branche à proximité, découpe la tête et l’abdomen pour ne conserver que le thorax qui est riche en protéines pour nourrir les larves. Une efficacité qui tranche avec celle du frelon européen, présent lui aussi près des ruchers mais bien moins tenace. Le frelon européen est également un prédateur pour les abeilles mais est moins persistant : il peut être vu sur les ruchers mais n’étant pas patient, il part sans rester devant s’il n’arrive pas à attraper d’abeilles.
Trois individus qui font du surplace, cela peut paraître anodin. C’est pourtant largement suffisant pour paralyser une colonie entière. Les chiffres avancés par des spécialistes de l’apiculture donnent le vertige : sur une ruche, la présence de 5 frelons en vol stationnaire va diminuer l’activité des colonies de 40%, au-delà de 15 frelons l’activité diminue d’environ 80%. Une seule ouvrière suffit déjà à faire des dégâts conséquents, puisqu’elle peut ramener plusieurs proies par heure au nid pour nourrir le couvain. Une ouvrière de Vespa velutina peut ainsi capturer jusqu’à cinq abeilles par heure ; une colonie entière de frelons peut prélever plusieurs centaines de butineuses par journée.
Ce qui se vide vraiment, ce n’est pas le miel
Le vrai danger ne se trouve pas dans le nombre d’abeilles tuées à la volée, mais dans ce que les survivantes cessent de faire. Face à la menace immobile devant l’entrée, la ruche s’auto-confine. C’est l’effet de stress chronique qui s’avère souvent le plus destructeur : lorsqu’un ou plusieurs frelons stationnent devant une ruche, les abeilles gardiennes donnent l’alerte et les butineuses cessent leurs sorties, si bien que les apports de nectar et de pollen se tarissent, les réserves s’épuisent progressivement et le développement du couvain s’en trouve compromis. C’est exactement ce blocage qui explique la scène du titre : les trois frelons n’ont jamais eu besoin de rentrer dans la ruche, ils ont simplement empêché les butineuses de sortir suffisamment longtemps pour que les réserves s’amenuisent toutes seules.
Le moment de l’année où cela se produit n’a rien d’anodin non plus. Août marque justement le début d’une période critique pour la colonie. De plus en plus d’apiculteurs subissent de nombreux dégâts causés par le frelon asiatique dès l’automne venu, celui-ci entraînant un affaiblissement des colonies, voire de la mortalité. Certains ruchers particulièrement exposés voient même la pression démarrer plus tôt encore. Les attaques sont précoces, dès le début du mois d’août, et les colonies fortement agressées finissent en souffrance sur deux-trois cadres de couvain. C’est précisément la génération d’abeilles qui se forme à cette période qui est visée, sans que le frelon ait besoin de le savoir : ce sont les abeilles d’hiver, celles qui doivent tenir la colonie en vie jusqu’au printemps. C’est en automne que la reine pond les abeilles dites d’hiver qui vont permettre à la colonie de survivre jusqu’au printemps, et pour que la reine ponde en quantité suffisante afin que la colonie dispose d’une forte population d’abeilles jeunes, les apports de pollen sont absolument indispensables ; sans ces pontes, la colonie vieillit prématurément et sa survie est en grand danger.
Ce que révèle l’ouverture de la ruche
Quand la ruche est enfin ouverte à l’automne, le diagnostic tombe généralement sans appel : peu de couvain, des réserves faméliques, une population clairsemée. La cause n’est pas toujours une attaque directe et spectaculaire, mais souvent ce siège discret mené des semaines plus tôt. La colonie peine à se développer correctement, et le pire, c’est qu’elle est souvent incapable de passer l’hiver ; des ruchers entiers peuvent ainsi être décimés, l’impact étant particulièrement rude en fin d’été et en automne, précisément quand les abeilles ont le plus besoin de constituer leurs provisions pour affronter le froid. Certaines colonies tentent bien de se défendre en encerclant l’assaillant, mais cette parade venue d’Asie reste rare chez nos abeilles européennes. Certes, les abeilles essaient de se défendre, elles forment des « boules de chaleur » pour tenter d’asphyxier l’envahisseur, mais ces stratégies sont épuisantes pour la colonie, et trop souvent, elles ne suffisent pas face à une telle pression prédatrice constante.
Le scénario du pillage silencieux se confirme d’ailleurs dans les chiffres nationaux collectés par les organisations apicoles. Pour l’apiculture, les dégâts sont considérables : ce sont évidemment des pertes de colonies, soit directement pendant la prédation, soit de manière plus fréquente pendant l’hivernage, car les ruches sont trop affaiblies en fin de saison. la mortalité constatée en hiver n’est souvent que la conséquence différée d’un siège mené discrètement plusieurs mois auparavant, sans qu’un seul frelon n’ait eu besoin de forcer la porte.
Réagir avant que la ruche ne se vide toute seule
Face à ce mode opératoire, réduire l’entrée de la ruche pour la rendre plus facile à défendre, surveiller la présence de frelons en vol stationnaire dès la fin de l’été et coordonner le piégeage avec les ruchers voisins restent les leviers les plus concrets. La destruction professionnelle des nids repérés à proximité change aussi la donne pour la saison suivante, puisque chaque nid supprimé à l’automne représente potentiellement des dizaines de futures fondatrices en moins. La destruction d’un nid à l’automne permet d’éviter l’émergence de centaines de fondatrices l’année suivante. Un détail rarement connu du grand public : passé les premiers froids, le nid tout entier meurt de toute façon, à l’exception des jeunes reines fécondées qui partent hiverner seules, cachées dans un tronc ou sous la litière, avant de fonder chacune un nouveau nid dès la fin de l’hiver suivant. C’est ce cycle qui rend le piégeage des fondatrices, au tout début du printemps, bien plus payant que la chasse aux ouvrières en pleine saison.
Sources : abc-guepes.com | reussir.fr