Un débris spatial que personne n’a jamais officiellement revendiqué s’est écrasé sur la face cachée de la Lune le 4 mars 2022, près du cratère Hertzsprung. Quand la sonde Lunar Reconnaissance Orbiter de la NASA a fini par photographier la zone d’impact plusieurs semaines plus tard, la surprise a été totale : au lieu d’un seul cratère, les images révélaient deux trous se chevauchant, une configuration qu’aucun impact de fusée n’avait jamais produite auparavant sur notre satellite naturel.
À retenir
- Un débris spatial non identifié crée deux cratères distincts sur la Lune : un phénomène jamais enregistré auparavant
- Les astronomes traquent le mystère pendant des mois sans savoir si c’est une fusée américaine ou chinoise
- La formation double des cratères pourrait révéler l’architecture secrète du lanceur responsable de l’impact
Une traque de plusieurs mois pour un débris fantôme
L’histoire commence fin 2021, quand des astronomes repèrent un objet suivant une trajectoire suspecte autour de la Terre. Fin 2021, des astronomes ont repéré ce qui s’est avéré être un corps de fusée usagé fonçant vers la Lune, et NASA’s Lunar Reconnaissance Orbiter a fini par voir le site du crash. C’est l’astronome américain Bill Gray, développeur de logiciels de suivi d’objets géocroiseurs, qui identifie le premier cet objet et calcule sa future collision. L’impact était prévu à environ 15 degrés de la verticale.
Pendant des semaines, personne ne sait vraiment à qui appartient ce morceau de ferraille spatiale. Gray pense d’abord tenir la réponse : il suggère qu’il s’agit du second étage d’une fusée Falcon 9 lancée par SpaceX en 2015. Mais la piste se referme rapidement, et un autre suspect émerge. La Chine, de son côté, dément toute implication : selon un rapport de Spacenews.com, les autorités chinoises affirment que l’étage supérieur de la fusée liée à la mission Chang’e-5 est entré dans l’atmosphère terrestre et a complètement brûlé. Un démenti qui n’a pourtant pas convaincu tout le monde, la mission citée par le porte-parole ne correspondant pas à celle réellement suspectée.
Les calculs se révèlent finalement d’une précision redoutable. Début 2022, les astronomes déterminent qu’un mystérieux corps de fusée est sur une trajectoire de collision avec la surface lunaire prévue pour le 4 mars, l’impact devant survenir à l’intérieur du cratère Hertzsprung, une formation de 570 kilomètres de large sur la face cachée. Leur math était juste au centimètre près, si l’on peut dire à cette échelle.
La photo qui change tout : deux cratères au lieu d’un
Comme il s’agit de la face cachée, invisible depuis la Terre et non couverte en temps réel par une sonde positionnée pour l’occasion, personne n’assiste à l’impact en direct. Il faudra attendre que le LRO survole naturellement la zone pour capturer la preuve. Les photos prises le 21 mai montrent un cratère frais là où il n’y en avait pas, absent des images du survol précédent du 28 février, prouvant que l’impact s’est bien produit entre ces deux dates.
Mais la vraie surprise ne réside pas dans l’existence du cratère, plutôt attendue, mais dans sa forme. Le cratère s’avère en réalité être deux cratères, un cratère oriental de 18 mètres de diamètre superposé à un cratère occidental de 16 mètres. Ensemble, ils forment une empreinte d’environ 28 mètres dans sa plus grande dimension.
Ce détail n’a rien d’anodin. Aucun autre impact de corps de fusée sur la Lune n’avait créé de cratère double, les quatre cratères des étages Apollo SIV-B étant plutôt irréguliers dans leur contour et nettement plus grands, dépassant les 35 mètres. ce phénomène n’avait tout simplement jamais été observé auparavant, malgré des décennies de crashs de fusées documentés sur la Lune.
Pourquoi deux trous plutôt qu’un seul ?
L’explication la plus intuitive, un impact à angle très faible qui rebondit et creuse deux sillons, ne tient pas la route ici. Bill Gray, qui avait prédit le premier la chute lunaire de l’objet, explique que le booster est arrivé à environ 15 degrés de la verticale, ce qui ne constitue donc pas l’explication pour ce cas précis. Lui-même avoue son embarras face à ce résultat : il se dit un peu perplexe par l’aspect du cratère double, précisant qu’il n’est absolument pas expert des impacts à haute vitesse, sinon pour savoir qu’ils peuvent produire des résultats très étranges.
C’est Mark Robinson, responsable scientifique de la caméra du LRO à l’Arizona State University, qui propose la piste la plus solide. Il avance que cette double formation pourrait résulter d’un objet possédant des masses distinctes et importantes à chaque extrémité, alors qu’un étage de fusée classique concentre habituellement sa masse au niveau du moteur, le reste n’étant qu’un réservoir vide ; l’origine du corps de fusée demeurant incertaine, la nature double du cratère pourrait aider à indiquer son identité. En clair, deux masses lourdes auraient percuté le sol à quelques secondes d’intervalle, creusant chacune leur propre entonnoir.
Ce raisonnement pointe justement vers un booster chinois plutôt qu’américain. Un moteur de fusée classique de type Falcon 9 concentre son poids d’un seul côté. Or, la fusée chinoise CZ-3C suspectée présente une architecture différente : son troisième étage mesure environ 12,5 mètres de long pour 3 mètres de diamètre, avec une masse à vide d’environ 2,5 à 3 tonnes, ses deux moteurs YF-75 se trouvant à sa base et une baie d’équipement relativement dense en composants comme des batteries logée au sommet. Deux zones massives, aux deux extrémités : exactement le profil qui collerait avec deux cratères distincts.
Un mystère toujours pas totalement résolu, mais des tracés qui se précisent
Des travaux publiés par la suite ont renforcé la piste chinoise. Une étude affirme que la fusée mystérieuse qui s’est écrasée en mars 2022 provenait bien de Chine et transportait une charge utile non divulguée, un mystère qui s’était approfondi avec le cratère double laissé sur le site du crash. Pékin, de son côté, n’a jamais officiellement reconnu être à l’origine de ce débris, laissant planer un flou diplomatique aussi intrigant que le cratère lui-même.
Ce qui rend cette affaire particulièrement savoureuse, c’est le contraste avec la situation actuelle. En août 2026, un autre étage supérieur de Falcon 9, lancé en janvier 2025 pour la mission Blue Ghost 1, s’est écrasé sur la Lune près du cratère Einstein. Mais cette fois, aucune ambiguïté : le Centre pour l’étude des objets géocroiseurs de la NASA, basé au Jet Propulsion Laboratory, a affiné progressivement la trajectoire jusqu’à identifier le lieu d’impact, information transmise à la Corée pour sa sonde Danuri. Preuve que la leçon du mystère de 2022 a été retenue : aujourd’hui, la NASA collabore en amont avec des partenaires internationaux pour ne plus jamais se retrouver face à un cratère lunaire, ou deux, sans savoir qui en est l’auteur.
Sources : nasa.gov | space.com | lroc.asu.edu