La première webcam du monde ne filmait pas un visage : ce qu’elle surveillait jour et nuit à Cambridge en 1991 ne se devine pas

Une cafetière. Pas un labo secret, pas un espion en pleine action, pas même un paysage pittoresque des bords de la Cam. La toute première webcam de l’histoire humaine, inventée en 1991 à l’Université de Cambridge, filmait une cafetière à filtre posée dans un couloir. Et ce n’est pas un détail anecdotique : c’est exactement pour ça qu’elle a changé Internet.

À retenir

  • Deux chercheurs britanniques inventent la webcam pour résoudre un problème des plus banals
  • Des milliers d’internautes du Japon au Japon se connectent régulièrement pour regarder du café qui refroidit
  • Cet ustensile oublié pose les fondations du streaming en direct, bien avant YouTube et Twitch

Le problème existentiel du café froid

Quentin Stafford-Fraser travaillait sur les réseaux ATM dans une aile du Laboratoire Informatique baptisée « Trojan Room ». Une quinzaine de chercheurs partageaient le même espace et, fauchés comme le sont les académiques, n’avaient qu’une seule cafetière pour tout le groupe, logée dans le couloir juste en dehors de la salle. Le problème, c’est que certains chercheurs travaillaient dans d’autres parties du bâtiment et devaient gravir plusieurs étages pour rejoindre la cafetière, un voyage qui se révélait souvent inutile si les hackers de nuit de la Trojan Room étaient passés avant eux.

Arriver devant une cafetière vide après trois étages de marche. Pour un informaticien sous caféine, c’est une tragédie. Deux d’entre eux, malins et un peu paresseux, décident alors d’installer une caméra pour savoir en temps réel quand l’appareil avait été rempli. Paul Jardetzky et Quentin Stafford-Fraser la relient à leurs ordinateurs par des câbles enfouis dans le plancher, puis créent un programme informatique pour transmettre les images.

La caméra de 128×128 pixels en niveaux de gris est connectée au réseau local du laboratoire via une carte de capture vidéo installée sur un ordinateur Acorn Archimedes. Stafford-Fraser écrit le logiciel client, baptisé XCoffee et utilisant le protocole X Window System, tandis que son collègue Paul Jardetzky écrit le programme serveur. Le résultat : cette première webcam retransmettait un cliché en noir et blanc toutes les vingt secondes. Suffisant pour savoir si la précieuse cafetière était pleine ou désespérément vide.

Stafford-Fraser résume la chose avec un humour très britannique : « L’image n’était mise à jour qu’environ trois fois par minute, mais c’était bien, car la cafetière se remplissait plutôt lentement, et elle n’était qu’en niveaux de gris, ce qui était aussi bien, car le café l’était aussi. »

De l’intranet à la planète entière

Pendant deux ans, la CoffeeCam reste une affaire interne. Elle tourne en circuit fermé, visible uniquement depuis les bureaux du laboratoire. Quand les navigateurs web gagnent la capacité d’afficher des images, en mars 1993, il devient évident que ce sera un moyen plus simple de rendre l’image accessible. La caméra est connectée à Internet en novembre 1993 par Daniel Gordon et Martyn Johnson.

Et là, quelque chose d’inattendu se produit. Des gens du monde entier, du Japon aux États-Unis, pouvaient se connecter pour regarder une cafetière pixélisée à Cambridge. C’était la première fois que le web « statique » montrait une fenêtre sur le monde réel en direct. Une révolution silencieuse, à 128 pixels carrés.

La BBC rapporte que des gens du Japon envoyaient des e-mails pour demander au laboratoire de Cambridge de laisser la lumière allumée la nuit, afin de pouvoir regarder la cafetière pendant leurs heures diurnes. On rit, mais c’est réel : pour des milliers d’internautes des années 1990, scruter une cafetière anglaise était un acte technologique pur, la preuve vivante qu’Internet pouvait montrer quelque chose qui se passait là, maintenant, ailleurs.

La vue en direct de la cafetière est devenue un site très fréquenté des débuts d’Internet, car elle « démontrait à la fois l’intérêt et la banalité du nouveau World Wide Web ». Cette formule résume tout : la puissance du direct tenait précisément à son insignifiance. Pas de spectacle, pas de mise en scène. Juste du café qui refroidissait quelque part en Angleterre.

Dix ans de célébrité, puis l’extinction

La webcam est restée en fonctionnement jusqu’au 22 août 2001, quand, à 09h54 UTC, elle a été officiellement éteinte. La dernière image de la caméra montrait une main atteignant l’interrupteur d’alimentation du serveur, mettant un terme à ce chapitre décalé de l’histoire d’Internet. Une sortie sobre, presque poétique, pour un objet qui avait accumulé des millions de visiteurs sans jamais rien faire d’autre qu’être là.

L’arrêt n’était pas sentimental. Le logiciel était devenu complètement impossible à maintenir. « Les logiciels de recherche ne sont pas toujours de la plus haute qualité, et nous voulions simplement nous débarrasser des machines qui le supportaient », avait expliqué le chercheur Johnson à la BBC.

Après sa mise hors service, la cafetière vedette a été mise aux enchères sur eBay pour 3 350 livres sterling par le média allemand Spiegel Online. La cafetière a ensuite été remise en état gratuitement par les employés de son fabricant, puis rallumée dans la salle de rédaction du magazine. Depuis l’été 2016, elle est en prêt permanent au Heinz Nixdorf MuseumsForum à Paderborn, en Allemagne. Une cafetière en musée. Il fallait oser.

L’héritage improbable d’un ustensile de cuisine

La Trojan Room Coffee Pot n’est pas juste une curiosité rigolote à sortir en soirée. Elle incarne un principe que la tech a souvent oublié depuis : les meilleures innovations naissent de vrais problèmes humains, même minuscules. Pas d’un grand projet visionnaire, pas d’un PowerPoint de 50 slides, mais de la frustration d’un chercheur devant une cafetière vide à 23h.

La cafetière a même inspiré des parodies notables, dont le « Hyper Text Coffee Pot Control Protocol », une blague du 1er avril 1998 prenant la forme d’une spécification de protocole de communication, ou encore le jeu vidéo Hitman 2 sorti en 2002, dans lequel le joueur peut détruire une « caméra café » dans une cuisine pour créer une distraction. Quand une cafetière entre dans un jeu vidéo d’espionnage, c’est qu’elle a vraiment marqué les esprits.

Comme le note Stafford-Fraser lui-même : on pouvait déjà voir des choses à distance avant, via la télévision ou les télescopes. Mais seulement après que la cafetière de la Trojan Room a rejoint Internet, on pouvait « voir ce qui se passe maintenant, quelque part ailleurs dans le monde », à la demande. C’est cette bascule, née d’un besoin de caféine, qui a posé les fondations de tout ce qu’on appelle aujourd’hui le streaming en direct.

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