Le tout premier e-mail de l’histoire fut envoyé en 1971 entre deux machines collées : son contenu oublié refait surface aujourd’hui

À l’automne 1971, dans les bureaux de la société BBN à Cambridge dans le Massachusetts, un ingénieur tape une courte chaîne de caractères sur un terminal et appuie sur « Envoyer ». Ce geste banal allait changer la façon dont l’humanité communique. Le message, probablement « QWERTYUIOP », les dix premières lettres d’un clavier américain — venait de traverser, pour la première fois de l’histoire, le fil qui reliait deux ordinateurs distincts. Bienvenue dans la naissance de l’email.

À retenir

  • Un ingénieur invente par hasard le premier email sans que personne ne s’en rende compte
  • Le message historique était tellement banal qu’il a été oublié à jamais
  • Un simple caractère oublié du clavier allait définir l’ère numérique

Un ingénieur qui bricolait « juste pour voir »

Ray Tomlinson, né le 23 avril 1941, était un programmeur américain qui inventa le premier programme d’email sur le système ARPANET, le précurseur d’Internet, en 1971. Avant lui, les messages ne pouvaient être envoyés qu’à des utilisateurs partageant le même ordinateur. C’est précisément cette limite absurde qui l’agaçait.

En 1971, il fut chargé d’adapter un programme existant appelé SNDMSG, qui permettait aux utilisateurs de laisser des messages sur un même ordinateur en temps partagé. Il y intégra le code source de CPYNET, un programme de transfert de fichiers, pour permettre aux utilisateurs d’envoyer des messages à des personnes sur des ordinateurs différents à travers le réseau. Cette innovation marqua la création du premier système de messagerie en réseau.

L’ingénieur aménagea le programme et écrivit 200 lignes de code. Il se créa deux boîtes aux lettres électroniques sur deux ordinateurs situés côte-à-côte et réussit à envoyer un message de l’un à l’autre. Deux machines dans la même pièce, donc, séparées de quelques dizaines de centimètres, mais le principe était là : le message avait voyagé par le réseau, pas directement de main à main.

Ce qui rend cette histoire encore plus savoureuse : au départ, personne ne considéra le système comme quelque chose d’important. Son développement n’avait même pas été ordonné par son employeur, et Tomlinson avait poursuivi l’idée de sa propre initiative, estimant que « ça semblait être une idée sympa ». En montrant le système à un collègue, il lui aurait glissé : « Ne dis rien à personne ! Ce n’est pas ce que nous sommes censés faire. »

QWERTYUIOP : le contenu le plus oublié de l’histoire

On pourrait s’attendre à ce que le premier email de l’humanité contienne un message solennel, une déclaration historique, quelque chose dans le style du « Houston, we have a problem. » Tomlinson a souvent été interrogé sur le contenu de ce premier message, et à la déception générale, il répondait : « Les messages tests étaient totalement insignifiants et je les ai donc oubliés. » Il suggère néanmoins que le texte était quelque chose de frustrant de banalité pour un moment aussi fondateur, quelque chose comme « QWERTYIOP ».

Le contenu exact du premier message n’a pas été conservé, car Tomlinson considérait la transmission comme un jalon technique mineur à l’époque. Fin 1971, il avait réussi la première transmission entre deux ordinateurs PDP-10 positionnés côte à côte. Le contenu avait disparu parce que l’exploit n’était pas la phrase. L’exploit, c’était la route. Formulation imparable.

Tomlinson ne saisit pas pleinement l’importance de son invention sur le moment, il pensait surtout que c’était « une chose sympa à faire ». La plupart des gens ne voyaient pas l’intérêt des emails, puisqu’ils avaient le téléphone pour communiquer directement. Mais Tomlinson fit remarquer plus tard qu’en 1971, « le téléphone fonctionnait jusqu’à un certain point, mais quelqu’un devait être là pour répondre… alors tout le monde s’accrocha à l’idée qu’on pouvait laisser des messages sur l’ordinateur. »

L’arobase : un signe qu’on allait jeter à la poubelle

Créer un système de messagerie réseau, c’est bien. Encore faut-il pouvoir adresser les messages. Tomlinson devait trouver un caractère pour séparer le nom de l’utilisateur de celui de la machine hébergeant sa boîte de réception. Il choisit le symbole @ pour indiquer la localisation du destinataire (utilisateur@hôte), un format qui est resté le standard des adresses email depuis lors.

Il sélectionna le symbole @ parce que c’était une touche « oubliée » sur le télétype Model 33 qui indiquait intuitivement la localisation d’une personne. En anglais, le signe @ était jusqu’alors utilisé pour indiquer un prix, par exemple « 10 exemplaires @ 1,95 $ ». Tomlinson le détourna de cet usage comptable pour lui donner une signification géographique : « l’utilisateur X se trouve sur la machine Y ». L’arobase doit sans doute à Ray Tomlinson de ne pas être tombée dans l’oubli : alors que certains songeaient à la supprimer des claviers, il choisit ce caractère pour l’associer au nom de l’ordinateur hôte dans son système de messagerie.

Le symbole @, qui était relativement obscur à l’époque, fut ajouté à la collection d’architecture et de design du Museum of Modern Art en 2010, crédité à Tomlinson et décrit comme un « symbole définissant l’ère informatique ». Pas mal pour une touche que personne n’utilisait.

De 15 machines reliées à 350 milliards d’emails par jour

ARPANET ne reliait à l’époque que 15 machines. L’échelle donne le vertige quand on la confronte à l’état actuel des choses. Dès 1973, une étude révéla que le courrier électronique représentait déjà 75 % du trafic sur ARPANET. L’adoption avait été fulgurante, les chercheurs avaient immédiatement compris l’utilité de laisser des messages asynchrones à leurs collègues, sans attendre qu’ils décrochent un téléphone.

Pour la première fois dans l’histoire, une personne pouvait envoyer un message écrit à une autre et le voir arriver en quelques secondes plutôt qu’en plusieurs jours, sans nécessiter la présence simultanée des deux parties. L’email combinait la permanence et la réflexion de la lettre écrite avec la rapidité d’un appel téléphonique, en y ajoutant un nouveau superpouvoir : la communication asynchrone.

Tomlinson joua également un rôle majeur dans le développement des premiers standards de l’email. Il devint co-auteur du RFC-561 en 1973, qui définit plusieurs des champs email que nous utilisons encore aujourd’hui, comme « From », « Subject » et « Date ».

Tomlinson mourut d’une crise cardiaque le 5 mars 2016 à son domicile de Lincoln, dans le Massachusetts, à l’âge de 74 ans. Ceux qui avaient travaillé avec lui le décrivaient comme quelqu’un de très humble qui, paradoxalement, envoyait très modérément des emails. L’inventeur de l’outil de communication le plus utilisé de la planète, discret jusqu’au bout. Ironie supplémentaire : seulement sept ans après l’invention de l’email, le premier message commercial non sollicité fut envoyé par un employé d’une entreprise informatique à des utilisateurs d’ARPANET, prétendant que cet email lui avait rapporté 13 millions de dollars de ventes. Le spam était né. Tomlinson n’avait définitivement pas prévu ça.

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