Le 9 décembre 1968, devant plus d’un millier de professionnels réunis à San Francisco, Douglas Engelbart sort de sa poche un petit objet improbable : une boîte en bois avec deux roues métalliques et un seul bouton. En la glissant sur le bureau, un pointeur se déplace sur l’écran. La salle retient son souffle. C’est la naissance officielle de la souris d’ordinateur, et personne, à ce moment-là, ne mesure vraiment ce que ce bout de bois va déclencher.
À retenir
- Une boîte en bois avec deux roues : comment une invention si simple a révolutionné l’informatique
- Le partenaire oublié : pourquoi Bill English n’a jamais reçu le crédit qu’il méritait
- De l’obscurité à 179 000 dollars : le voyage tardif d’une souris devenue artifact historique
Une idée née d’une rêverie en conférence
Doug Engelbart aurait conçu l’idée de la souris lors d’une conférence en 1961. Il imagine alors deux roues qui, en se déplaçant sur une surface, mesureraient une distance comme le fait un planimètre. Ce détail est rarement raconté : l’ancêtre de la souris est un outil de géomètre, conçu pour mesurer des surfaces sur des cartes. Engelbart transpose simplement ce principe de mécanique analogique vers l’écran d’ordinateur. Audacieux, pour une époque où les ordinateurs étaient grands comme des armoires, protégés dans des salles blanches, et utilisés à distance par l’intermédiaire de sortes de machines à écrire.
Engelbart développe son appareil en 1964, alors qu’il est chercheur à l’Institut de recherche de Stanford (SRI). Le premier prototype de souris est sculpté dans du bois par l’informaticien Bill English, sur les indications d’Engelbart. Bill English construit ainsi le prototype original en bois d’Engelbart, qu’on peut voir travailler à une station ergonomique du SRI. Ce partenariat est l’un des grands angles morts de l’histoire de l’informatique : Bill English ne fut pas mentionné comme co-inventeur dans le brevet, ce qu’Engelbart regrettera plus tard, confiant « je n’aurais pas pu le faire sans Bill », mais l’avocat en charge du brevet n’avait pas voulu partager la paternité.
Une boîte en bois, deux roues, un seul bouton
L’outil de sélection le plus intuitif présenté ce jour-là était la « souris » : une simple boîte en bois avec deux roues métalliques perpendiculaires, un bouton de sélection, et un fil de connexion au processeur. Le système de déplacement consistait en deux roues métalliques en contact avec le plan de travail, au lieu de la boule qui, ensuite, commandera intérieurement les deux capteurs. Pas de tapis de souris, pas de laser, aucune électronique sophistiquée : juste la physique la plus brute.
Rapidement, le premier prototype est surnommé « souris » à cause de son apparence similaire à celle du petit rongeur : la boîte rappelle le corps de l’animal et le fil, sa queue. Interrogé sur l’origine du nom, Engelbart répondra plus tard : « Plus personne ne s’en souvient. Ça ressemblait juste à une souris avec une queue, et on l’a tous appelé comme ça. » Le câble sortait d’ailleurs sous le poignet de l’utilisateur, renforçant l’illusion anatomique.
Avant de se décider pour ce design, Engelbart a comparé de nombreuses solutions de contrôle du curseur : des pédales, un dispositif actionné par le genou, une tablette graphique, un stylo optique ou encore un joystick. La souris gagne largement la comparaison avec tous ces concurrents. Simple, rapide, instinctif. Elle s’impose d’elle-même.
La « Mère de toutes les démos » : 90 minutes qui changent l’histoire
Le 9 décembre 1968, au Stanford Research Institute, Douglas Engelbart intervient devant mille professionnels de l’informatique, dans le cadre de la Joint Computer Conference, avec la présentation d’un curieux objet en bois dont la particularité est de déplacer un pointeur sur l’écran de l’ordinateur. Il reste de cette démonstration, longue de 90 minutes, un film tourné à cette occasion, nommé par Engelbart lui-même « The Mother of All Demos ».
La souris n’est pourtant qu’un élément parmi d’autres dans ce show. Lors de cette démonstration, Engelbart dévoile la souris au grand public, accompagnée de concepts révolutionnaires : métaphore du bureau, visioconférence, courrier électronique et hypertexte. Outre la souris, Engelbart et ses collègues développent de nombreuses fonctionnalités fondamentales de l’informatique moderne, incluant l’interface graphique, les liens hypertexte et l’édition collaborative en temps réel de documents partagés, des décennies avant leur commercialisation. En d’autres mots : ce jour de décembre 1968, un homme montre en direct quasiment tout ce que nous utilisons aujourd’hui sur nos écrans. Il faudra simplement vingt ans pour que le monde soit prêt.
En 1967, Engelbart avait déposé le brevet de la souris, alors un simple boîtier en bois équipé de deux roues en métal et d’un bouton, développée avec son ingénieur principal Bill English. Brevetée en 1970, l’invention est décrite comme un « indicateur de position XY pour un système d’affichage ». Pas le genre de titre à faire rêver les foules. Et pourtant.
De la boîte en bois à 179 000 dollars aux enchères
Engelbart ne touchera jamais les dividendes de son invention. Le brevet expirait en 1987, soit avant même que la souris ne devienne un accessoire grand public généralisé. En 1980, il signe un accord de licence avec les deux fondateurs d’Apple, Steve Jobs et Steve Wozniak, pour le brevet de la souris. Apple achète cette licence pour la somme de 40 000 dollars. Un prix que certains qualifient aujourd’hui d’affaire du siècle.
En 1972, la souris à roues de métal devient toutefois révolue, quand Bill English crée la première souris à boule pour le compte de Xerox. La souris optique, celle que nous utilisons le plus couramment, a été créée en 1980, mais n’a été commercialisée qu’en 1998. Presque trente ans de décalage entre l’invention et l’adoption. Engelbart était simplement trop en avance.
En mars 2023, une des premières souris au monde s’est vendue pour 179 000 dollars aux enchères, ce modèle ayant été utilisé en 1968 pendant la « mère de toutes les démos ». En 1997, Engelbart avait reçu l’A.M. Turing Award, la plus haute distinction en informatique, pour sa vision inspirante de l’informatique interactive et l’invention de technologies clés. La récompense tardive d’une carrière longtemps ignorée : Douglas Engelbart, né en 1925 à Portland, était décédé en 2013 à Atherton, en Californie. Il n’a pas vu sa boîte en bois partir aux enchères pour l’équivalent d’une Ferrari, mais au moins l’histoire a fini par lui rendre justice.
Sources : clubic.com | interactionblog.blogspot.com